21 mars 2007

INTERVIEW THIBAULT MOMBELLET

Nouveau Monde, réalisé par le collectif Buffalo Corp, a été tourné en DV pour un budget de 25000€. Nous avons interrogé Thibault Mombellet, un des trois réalisateurs, sur les difficultés qu'ils ont rencontrées tout au long de cette aventure. Témoignage passionnant où il apparait qu'il est plus difficile de faire vivre un film que de le tourner.  Vous pouvez également écouter des extraits de l'interview de Marin Karmitz, producteur "indépendant" et propriétaire du réseau MK2, accusé d'étouffer les petits salles. On y parle aussi des aides sélectives accordées par les commissions du CNC... à leurs amis.


Marin Karmitz
Vidéo envoyée par lefilmpur

Thibault Mombellet, quel est le point de départ de votre projet?

Le point de départ, c’est sans doute, notre rencontre, celle de quatre étudiants en BTS Audiovisuel à Montaigu en Vendée. À la fin de notre formation, il a fallu faire des choix pour notre avenir, continuer nos études, bosser pour la télévision… Comme aucune de ces solutions ne nous faisait rêver, on a décidé de réaliser notre rêve : faire un long-métrage.

Début de l’aventure en avril 2003, pendant un cours d’histoire du cinéma. Une idée de film s’est détachée très rapidement. À l’époque, il s’agissait de partir aux Etats-unis pour réaliser un long-métrage avec les moyens du bord. Faire un long-métrage peut paraître énorme, mais après avoir vu plusieurs films tournés en DV comme « 28 Jours plus Tard », … Nous étions persuadés qu’il était possible de faire des films sans beaucoup de moyens. C’est devenu notre but, prouver au public que nous étions capable de faire du cinéma.  Il ne restait plus qu’à s’en donner les moyens.

Comment fait-on pour réaliser un film à 3?

Au départ, nous étions quatre et il s’avère que l’un d’entre nous a quitté très vite l’aventure de la réalisation et de la production du film pour se consacrer à sa carrière d’acteur.

Ce projet est né de notre passion commune pour le cinéma. Il fallait se mettre au service du film en laissant de côté son orgueil. Ensuite, il a fallu beaucoup de patience, d’écoute et de volonté. Le fait d’être trois nous a permis de nous entraider dans les moments de galère, il y en avait toujours un pour relancer les autres. Ce projet a réussi à voir le jour parce que nous étions de véritables amis, à la vie à la mort. À partir de là, tout était possible.

Combien de temps s'est passé entre l'idée de départ et le début du tournage?

Nous avons commencé à tourner début juillet 2004 aux Etats-unis. C’est la première date que l’on s’est fixée, dès le début du projet. On voulait partir coûte que coûte faire notre film. Alors, plutôt que d’attendre l’avancement d’un projet via des financements incertains, on a pris le problème à l’envers. C’est-à-dire qu’on a tout de suite décidé que ce serait un projet fait dans une économie de moyen. À partir de cette date le compte à rebours s’est déclenché. Notre BTS en poche en juillet 2003, il nous restait un an tout juste pour tout organiser.

Quelles ont été les grandes étapes dans la préparation?

La base de notre préparation, c’est le temps, on en avait. Pour la majorité d’entre nous, on bossait sur le film à temps plein. On a créé une association,  BUFFALO CORP.  pour avoir un statut pour la suite de nos démarches.

On a écrit à quatre la première version du scénario, puiS, deux d’entre nous l’ont finalisé. En amont, il fallait aussi organiser notre tournage aux Etats-unis. Comme le film s’est avéré être un road movie, il a fallu déterminer notre route très longtemps à l’avance pour trouver des acteurs sur place, là où l’on en aurait besoin ; Mais aussi chiffrer le coût du voyage... Ensuite il a fallu trouver de l’argent pour partir tout simplement. 

Pour le tournage, deux acteurs et un ingénieur du son ont rejoint notre équipe. Au final, on est parti tourner NOUVEAU MONDE à sept, avec Mathieu Lalande, Morgan S. Dalibert, Brice Ormain, Alban Lenoir, Hugo Dillon, Simon Berthier et moi-même (Thibault Mombellet ndlr).

Après le tournage, pour la post production, tout s’est passé comme le reste du projet, dans une économie de moyens, chez nous, avec nos machines.

Comment avez-vous financé le projet?

De façon complètement indépendante, on a décroché une bourse du Défi Jeune du Pays de la Loire. Avec notre association, nous avons fait des films de mariages, des films institutionnels, pour gagner un peu d’argent. On a mis toutes nos économies, mais malgré tout ça il nous manquait encore de l’argent pour partir. On a donc pré vendu des DVD à tous ceux qui étaient intéressés. En l’échange de vingt euros, on s’engageait à fournir un DVD du film ou le cas échéant à rembourser la somme investie. Comme ça les gens participaient à la création indépendante. Avec ce système D, on a pu trouver in extremis la somme manquante pour partir. Et bien sûr on a, par la suite, réussi à leur fournir un DVD de très bonne qualité.

Il faut savoir que, pour ce film, on n’a jamais gagné le moindre centime. Malgré une trentaine de projections, personne n’a été payé, et, à vrai dire on a encore des dettes à rembourser. Ce qu’on veut dire c’est qu’on a aussi pu faire le film parce que nous n’étions pas dans la vie active. On remercie nos familles de nous avoir supportés pendant cette période. Aujourd’hui il serait impossible d’en refaire un autre, on ne peut plus se permettre de passer deux années entières sur un projet comme celui-là.

Avez-vous fait des demandes d’aide au CNC?

Oui, on a fait une demande d’aide au CNC bien sûr, le rendez-vous a eu lieu en novembre 2003. Quand, on a exposé notre projet, on ne savait pas trop comment le CNC pouvait nous aider.  Nous étions trois jeunes de 20 ans fous à lier qui voulaient  faire un long-métrage en sortant d’un BTS Audiovisuel, et qui voulaient tout faire seuls sans employer de techniciens possédant une carte professionnelle du CNC.

Quelle a été sa réponse?

On nous a demandé de revenir dans trois ans, quand notre projet serait plus abouti. On nous a dit que ce n’était pas comme ça qu’il fallait  procéder pour faire des films, que cela prenait du temps, qu’il s’agissait d’un métier. On nous a dit d’aller voir la maison du film court chercher de l’aide. Un an et demi plus tard le film était en projection officielle au Festival du film de Paris au Gaumont Marignan sur les Champs Elysées.

Quels sont les obstacles que vous avez rencontré après avoir terminé le film?

Une fois le film terminé, notre travail était fini : on avait réussi à réaliser un long-métrage avec 25000 euros. Mais nos connaissances s’arrêtaient là, on ne connaissait pas du tout le circuit de la distribution et on pensait qu’une société de production ou de distribution nous prendrait en charge. Mais non : personne pour voir le film, les dvd qu’on envoyait s’entassaient sur les bureaux, sans réponses. Alors on a envoyé le film à des festivals.

Vous avez été sélectionné dans divers festivals, comment se fait-il que vous n'ayez jamais eu de sortie en salle?

Bonne question, on a gagné le Prix du Jury au Festival International du Cinéma Nouvelle Génération à Lyon, on a été sélectionnés au Festival de Paris Ile de France, au Festival du Film de Compiègne, …

Nous n’avons pas pu l’envoyer dans tous les festivals de longs-métrages puisqu’on n’avait pas de copie pellicule et que, la plupart du temps, c’est la condition sine qua non. Mais jamais de sortie en salle, c’est difficile.  On aimerait qu’il soit vu par des producteurs ou des distributeurs, pour qu’il trouve une diffusion en salle. Plusieurs sociétés de production se sont intéressées de très près au film, mais en vain, pour le moment.

Avez-vous un visa d'exploitation?

Non, mais le visa d’exploitation n’est pas difficile à obtenir, c’est administratif. On remplit une fiche qu’on envoie au CNC, puis on reçoit le numéro un peu plus tard.

Le problème, c’est que pour être diffusé en salle aujourd’hui, il faut avoir une copie en pellicule, et que ça coûte très cher, excessivement cher (environ 70 000 euros). Il existe des aides pour pouvoir être kinescopé, mais elles sont réservées aux films qui rentrent dans les cases du CNC.

C’est-à-dire ?

Le CNC est un organisme subventionné par l’état pour protéger et développer la création cinématographique en France. Il protège les techniciens et les auteurs qui travaillent dans le milieu, pour assurer leur pérennité.

Pour avoir des aides du CNC, il faut réunir un certain nombre de conditions qui vont dans l’optique de la protection de ces valeurs.

Par exemple, pour pouvoir réaliser des films en France il faut avoir une carte de professionnel du CNC. Pour avoir cette carte, il faut avoir fait trois courts-métrages subventionnés par le CNC en tant que premier assistant réalisateur, puis trois courts, toujours subventionnés, en tant que réalisateur, puis trois longs-métrages en tant que premier assistant réalisateur, et trois longs métrages en tant que réalisateur. A ce moment-là, on peut enfin avoir sa carte de réalisateur professionnel du CNC. L’autre solution pour avoir le droit de réaliser un long-métrage, c’est de demander une dérogation au président du CNC et obtenir une carte professionnelle provisoire pour diriger un film. Parce qu’évidemment sans carte, il est impossible de diriger.

Et c’est comme ça pour chaque corps de métier, pour devenir chef opérateur, décorateur…

Alors forcément, quand des jeunes de vingt ans viennent avec un film qu’ils ont fait chez eux pour le diffuser en salle, ils sont un peu court-circuités. Il est hors de question qu’ils nous reconnaissent en nous subventionnant. Ce serait encourager cette activité et faire perdre aux professionnels du cinéma un avenir serein et sans encombre.

Pourquoi ? Les sociétés de production n’ont-elles pas le droit de projeter votre film en salle parce que vous n’avez pas de cartes professionnelles ?

Non pas du tout, elles  ont le droit, mais ça leur coûte une fortune. L’économie du cinéma en France est relativement compliquée, plusieurs livres entiers s’essayent à l’expliquer. Mais il est évident que c’est le CNC qui fait la pluie et le beau temps. Il est présent à toutes les étapes, des  aides à l’écriture, à la production et la diffusion. Le CNC contrôle la création cinématographique pour trouver un équilibre financier permettant aux productions répondant à ses critères de trouver des fonds et d’exister.

Pour savoir si vous avez le droit d’exister et de vous revendiquer dans le cinéma français vous devez répondre à certaines conditions. Outre le système des cartes professionnelles dont on parlait précédemment, d’autres épreuves évaluent si vous avez le droit de faire partie du système. Par exemple l’agrément du CNC.

Qu’est ce que c’est ?

Pour chaque film, une des  missions principales du producteur est d’obtenir l’agrément du CNC. En général, quand ils sortent en salle, la majorité des films ne sont pas encore rentabilisés, c’est-à-dire qu’ils doivent faire un certain nombre d’entrées pour rentrer dans leurs frais, ou bien, être diffusés à la télévision. Certains ne rentrent dans leur frais que grâce à la commercialisation des DVD.

Les sociétés de prêt, ou les sociétés de production ont donc besoin de garanties avant d’investir. L’agrément du CNC est la garantie du cinéma français. Quand un film l’obtient, il est à l’abri et quasiment sûr de rentrer dans ses frais. Alors, à ce moment , toutes les portes s’ouvrent : chaînes de télévision, sociétés de distribution…

Prenons les chaînes de télévision. Une diffusion en Prime time d’un film rapporte beaucoup d’argent. Les chaînes doivent diffuser un certain pourcentage des films français sur leurs antennes, ce procédé a été mis en place pour promouvoir le cinéma français face, notamment, aux  grosses productions américaines qui feraient plus d’audience. Et forcément, tout film n’ayant pas d’agrément du CNC ne rentre pas dans le quota « film français » et n’est donc pas diffusé, sauf rares exceptions.

Quand un film n’a pas d’agrément tout devient donc très difficile : les prêts des SOFICA sont difficiles à obtenir, il n’y a pas de diffusion TV… Le film part mal, et il est très difficile de rentrer dans ses frais. Alors, quand on a fait un film en dehors du CNC et qu’on veut revenir dans le système de diffusion, c’est tout simplement impossible, par ce que personne n’investira dans un kinescopage pour un film qui a très peu de chances de rapporter de l’argent.

Comment l’obtient-on ?

Techniquement c’est assez simple, il y a un certain nombre de points à avoir. En fonction de votre mode de production, vous marquez des points. Avoir un réalisateur avec une carte professionnelle, vous rapporte un certain nombre de points, si vous tournez en français, vous marquez, si les acteurs sont français, vous marquez, si vous tournez en France, vous marquez etc

À la fin du décompte, si vous avez assez de points, vous obtenez votre agrément, sinon vous vous débrouillez tout seul et les galères commencent.

Quand on termine un film comme le vôtre, comment peut-on le faire vivre?

On essaie de le montrer quand on en a l’occasion, lors de petites manifestations, dans toute la France. L’important pour nous c’est qu’il soit vu. Pour prouver au public et aux cinéastes que c’est possible, aujourd’hui, de réaliser des films de façon complètement indépendante.

Pour conclure j’aimerais préciser, qu’il y a dix ans, on n’aurait pas pu faire ce film. La technologie ne suivait pas, aujourd’hui, on peut non seulement tourner en numérique, mais aussi être diffusé en numérique.

Seulement le système de projection actuellement en vigueur est la pellicule, et il est tenu par le CNC. Et le problème c’est qu’aujourd’hui en France, il n’y a aucun réseau de diffusion indépendant du CNC. Tant qu’il n’y aura pas de réseaux de diffusions nouveaux, le CNC aura toujours la main mise sur le cinéma en France.

Tant que cela ne changera pas il sera très difficile de montrer et d’expérimenter des choses différentes.

Entretiens de Thibault Mombellet sur des questions de Jean-Christophe Meunier le 18 mars 2007.

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Commentaires sur INTERVIEW THIBAULT MOMBELLET

    Bonjour, je suis un peu dans votre situation. C'est à dire que je suis en train de monter un film de long métrage de fiction que j'ai tourné hors agrément, avec une équipe des plus réduites: moi et ma femme. Bien sûr, je n'ignore pas la réglementation mais, naïvement, je me dis qu'il y a peut-être des solutions -si le film est bon. Je serais heureux de savoir ce que vous êtes devenus. Pardonnez-moi si, depuis, vous avez tourné un film qui, lui, a connu une diffusion normale.

    Posté par Alain DHOUAILLY, 01 décembre 2010 à 13:35 | | Répondre
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